Venise sombre, des pozzi des Doges à la peau de Bragadin
Une urne de bronze à San Zanipolo, des cachots au ras de la lagune, une ruelle des assassins : le passé noir de la Sérénissime se lit encore dans ses pierres.
Le magazine GEO a publié le 10 octobre 2026 un parcours dans la Venise la plus noire, des cachots du palais des Doges à une urne renfermant la peau d’un gouverneur supplicié. Pour qui veut préparer un voyage loin des cartes postales, voici ce que racontent ces lieux et ce qu’on y aperçoit encore.
En bref
- À San Zanipolo, une urne de bronze contient la peau de Marcantonio Bragadin, rapportée à Venise en 1580.
- Les pozzi du palais des Doges étaient des cachots situés sous le niveau des canaux.
- Le nom de pont des Soupirs date du XIXe siècle et vient de Lord Byron.
- Le Palazzo dei Camerlenghi, ancienne prison pour débiteurs, accueille la Cour régionale des comptes.
San Zanipolo, panthéon des doges et relique d’un supplice
Dans le sestiere de Castello, la basilique San Zanipolo accueillait les funérailles d’État de la République. On y compte 25 doges inhumés sous des monuments funéraires.
L’objet le plus troublant se trouve pourtant contre un pilier de la nef droite : une urne de bronze. Elle garde les restes de Marcantonio Bragadin, qui gouvernait Famagouste. En 1571, après onze mois de siège mené par les troupes ottomanes de Selim II, il finit par se rendre. Il fut alors torturé puis écorché vif. Sa peau, emportée comme trophée, fut dérobée en 1580 par Gerolamo Polidori, un esclave vénitien, qui la ramena dans la lagune. Le dernier examen de l’urne remonte à 1961.
Au palais des Doges, des cachots sous l’eau et sous les toits
Sous les salles d’apparat, les pozzi (les « puits ») formaient une prison souterraine creusée à fleur de lagune, plus bas que les canaux eux-mêmes. L’humidité y était constante, la nuit absolue. Le Conseil des Dix y faisait enfermer, sans procès, ceux qu’il estimait menaçants pour la République, et certains prisonniers y passaient des années.

À l’autre extrémité du bâtiment, les piombi occupaient les combles, sous la couverture de plomb. Casanova y fut détenu ; après s’en être évadé en 1756, il a dépeint dans ses Mémoires la vie carcérale du palais. Le visiteur d’aujourd’hui doit savoir que le circuit guidé passe près des pozzi sans réellement s’y arrêter, selon GEO.
Le pont des Soupirs, entre architecture et légende
Bâti vers 1600 d’après les plans d’Antonio Contino, ce passage couvert enjambe le Rio di Palazzo pour relier le palais des Doges aux Nouvelles Prisons. À l’intérieur, un mur sépare deux couloirs distincts, détail qu’on ignore souvent en le photographiant depuis l’extérieur.
Dans les quartiers, cinq adresses au passé trouble
Loin de la place Saint-Marc, plusieurs étapes jalonnent une balade dans les sestieri. Le tableau ci-dessous les rassemble.
| Lieu | Quartier | Ce qu’il raconte |
|---|---|---|
| Statues des Mori | Cannaregio | Trois frères marchands de Morée, Rioba, Sandi et Afani, établis au XIIe siècle sous le nom de Mastelli ; statues de la fin du XIIIe siècle, coiffées de turbans à la Renaissance. |
| Palazzo Mastelli | Rio de la Madonna dell’Orto | Bas-relief de chameau ; la légende dit les frères changés en pierre pour avoir dupé leurs clients. |
| Palazzo dei Camerlenghi | San Polo, au pied du Rialto | Siège des trésoriers bâti au début du XVIe siècle, ses caves enfermaient les débiteurs insolvables ; la Cour régionale des comptes y siège désormais. |
| Rio Terà dei Assassini | San Marco | Canal comblé à la fin du XVIIIe siècle, nommé d’après la réputation médiévale des lieux, fréquentés selon la tradition par des tueurs à gages. |
| Casino degli Spiriti | Nord de la Misericordia | Pavillon Renaissance où se retiraient au XVIe siècle lettrés et artistes proches du Titien et de l’Arétin ; le peuple le croyait hanté. |
Face aux violences qui entouraient le Rio Terà dei Assassini, la République avait réagi par des décrets interdisant le port d’armes et en imposant des lanternes dans certains passages. Pour situer ces étapes dans un séjour plus large, nos idées de destinations de rêve inoubliables offrent d’autres pistes.
Photo à la une. Source : Pexels. Photographe : Allan Feitor. Licence Pexels.
